Jour 13

Le jour du voyage que je redoutais le plus se profile. La cérémonie d’au revoir est prévue pour 10h. Attention, ne vous méprenez pas : nous sommes au Népal. 10h, 11h, midi… c’est presque pareil.

Pour ce dernier petit-déjeuner, surprise : Rama est avec Debbie dans la cuisine chez Pompa ! Des chapatis à domicile, super extra, avec la touche de Debbie : quelques morceaux de concombre et carottes croquants agrémentent les légumes habituels, le tout déposé sur une feuille de cahier d’écolier. La présentation, l’attention… c’est beau, sincèrement. J’insiste pour qu’elles viennent manger avec nous, c’est bien plus sympathique ainsi.

Debbie nous indique que nous irons ensemble rendre visite aux mariés du village. Une première cérémonie a eu lieu le 12 mars dans la famille de la mariée ; aujourd’hui, une fête est prévue dans la famille du marié. Ce dernier a dîné hier soir avec nous et nous a invités à la fête : les 500 habitants du village sont conviés. J’espère que j’aurai un peu de temps pour prendre des photos et vidéos de l’école.

Transformation « Nepali Style »

Je passe mon kourta (robe, pantalon, étole). Debbie m’accroche une superbe broche pour tenir l’étole, qu’elle m’offrira par la suite. Séance maquillage, je lui demande « Torre torre » (un petit peu), et c’est parti : mascara, pince allongeuse de cils, éponge magique et poudre de Perlimpinpin, rouge à lèvres, parfum à outrance, coiffure avec la raie au milieu… Je me prête au jeu même si cela n’a rien de naturel. Ça lui fait tellement plaisir de me transformer « Nepali style » !

Puis nous partons — Debbie, Laxomi, Jay et moi — (après une séance photo au milieu du village), voir les préparatifs de la fête de mariage. Cinq ou six personnes épluchent des quantités astronomiques d’ail et d’oignons rouges. Nous gravissons encore un peu la colline pour accéder au terrain au-dessus où plusieurs chapiteaux rectangulaires sont installés, très colorés, très lumineux, avec de grandes moquettes posées au sol.

Sur le terrain, installés sur de grandes bâches, des hommes s’affairent au découpage des différentes viandes en petits morceaux à l’aide de machettes et de grands couteaux impressionnants : poulet et mouton sont au menu. Nous saluons le marié qui surveille les opérations et prenons congé.

L’heure des adieux à l’école

Nous nous rendons ensuite à l’école. Il est au moins 10h30, seules quelques chaises sont sorties, la cérémonie ne commencera pas de suite. J’en profite pour faire un tour de l’établissement. Les élèves sont surpris de me voir en kourta ; ils m’avaient associée à mes vêtements de travail, couverts de peinture. J’avoue que le changement est radical.

Shanker arrive accompagné de Yubraz ; ils lancent les enfants sur une opération de ramassage des plastiques. Je passe un moment avec les professeurs dans leur salle, puis dans la cuisine. Arus a l’air fatigué, il n’est pas de très bonne humeur, d’autant que Sita utilise son daari pour endormir sa petite fille.

Vers 11h45, on entend des tests sono. Shanker vient me signaler qu’il faut nous rendre sur les fauteuils qui nous attendent auprès des officiels : le directeur de l’établissement, le maire de Chapakot, le responsable du quartier Thatibhanjyang, la doyenne du village et quelques autres encore. Nous sommes face aux élèves, aux professeurs et principalement aux femmes du village, qui ont revêtu leurs tenues traditionnelles de fête si colorées.

Une émotion à fleur de peau

Sita, professeure d’économie et de sciences sociales, mène la cérémonie en remerciant les personnes présentes : l’association Un objectif pour demain, l’association Neem, Nanu la volontaire (c’est moi 😉), ainsi que tous les artisans et bénévoles du village qui ont participé au chantier. Chaque officiel prend la parole.

J’avais préparé quelques mots dans le livre d’or que Basanta avait traduits. Je les lis en français au micro. C’est intense, ma voix est chevrotante, Shanker m’encourage avec sa main dans mon dos. Je ne parviens pas à retenir mes larmes. Je dois lire jusqu’au bout, car ces mots sont importants, pour moi comme pour eux. Je respire, quelques secondes s’égrènent, longues comme des minutes, puis je reprends où j’en étais. J’ai glissé une note d’humour, par besoin de légèreté.

Shanker prend la suite en lisant la traduction. Je ressens la tension du côté des professeurs, mes nouvelles amies. L’assemblée se met à rire : ma blague a fonctionné (je leur ai indiqué que si la vie les menait un jour en France, ils seraient tous les bienvenus, mais pas tous en même temps !). Je n’ose pas regarder les professeurs, c’est trop dur. Elles ont composé une chanson en népalais pour moi ; Shanker me l’a traduite en diagonale, j’ai envie de les serrer dans mes bras.

De nouveaux discours officiels ponctuent le programme. Sita reprend la parole pour s’adresser à moi en anglais au nom des professeurs. Les mots sont touchants, simples et sincères. Nous allons nous quitter, ils ne veulent pas que je parte. Rester encore un peu… car peut-être que je ne reviendrai jamais à Thatibhanjyang. Je resterai dans leurs cœurs et leurs souvenirs ; le mien est en miettes. Je pleure de nouveau en écrivant cet article.

La richesse des échanges

Il n’y a pas de faux-semblants. Cette proximité, ces échanges, ces cadeaux mutuels de moments partagés en se racontant nos vies, nos différences et nos similitudes, nos fous rires, nos confidences, ces mots népalais que je ne parvenais pas à prononcer… tout ce qui nous a rapprochés est une force. Peut-on vraiment parler de faiblesse lorsque l’on est ému à l’idée de quitter des personnes qui nous sont devenues chères ? Je ne pense pas. C’est une richesse que d’être capable d’apprécier un tel cadeau, et si cela passe par les larmes, alors laissons-les couler et vivons le moment.

Nous avons reçu de la part des femmes présentes le Tika (la poudre rouge) sur le front, puis partout où il restait un peu d’espace disponible sur le visage, des colliers de fleurs, des photos, toujours des photos, pour immortaliser l’instant.

Suit la remise des fournitures, des uniformes, des poubelles, de l’imprimante et de l’ordinateur portable, comme autant de précieux outils pour la vie de l’école. Les membres de l’association Neem et moi-même recevons un certificat officiel encadré pour notre participation à la rénovation de l’école Jana Jagriti à Thatibhanjyang. Les professeurs me remettent également une photographie de l’école rénovée.

Des musiciens locaux jouant d’instruments traditionnels improbables lancent les hostilités : que les danses commencent ! Je suis bien sûr de la partie, malgré moi. Je fais comme si je n’avais pas honte et surtout je fais ce que je peux, alors que les femmes dansent avec assurance et raffinement. La cérémonie s’achève. Les personnes présentes montent sur la colline afin de participer aux célébrations du mariage. L’orage gronde, le vent se soulève, qu’importe.

Un mariage sous l’orage

Jay et moi prenons notre dernier Dal Bhat de Rama à l’école. Une petite portion, car a priori, il faut manger au mariage ! Nous nous y rendons sous la pluie. Jay, très prévenant, s’est procuré un parapluie ; il me demande d’être très prudente sur le chemin, car je porte les chaussures de Debbie et le sol est très glissant.

Une fois arrivés, nous allons saluer les mariés qui sont installés seuls dans une petite salle. Nous les félicitons et leur appliquons le Tika. Tandis qu’une partie des invités danse sur la terrasse malgré la pluie et le vent, nous montons jusqu’au chapiteau. Nous avons l’impression que tout va s’envoler : l’un des poteaux se décroche, tout le monde est trempé et il fait froid, alors que deux heures plus tôt, le soleil cognait fort. Je mange tout de même une assiette que Debbie m’a préparée. Jay lui demande de redescendre avec moi pour me mettre à l’abri. Lui est en t-shirt ; c’est un gaillard, mais il n’a pas très chaud : il m’emprunte mon étole qu’il enroule autour de sa tête et de son cou.

Arrivées chez Debbie avec deux de ses amies, nous nous changeons pour nous réchauffer un peu. Je pars ensuite prendre quelques dernières photos du village. J’essaie d’en imprimer en moi l’esprit, les sensations, les maisons, les tas de fagots, et cet abribus où personne n’attend le bus, mais où tout le monde se retrouve par petits groupes, selon les heures, pour palabrer.

Les derniers instants à Thatibhanjyang

Le ciel semble plus clément, nous retournons à la fête, pour danser cette fois. Au son de la musique traditionnelle jouée par les musiciens du village, chacun participe à sa façon. Des hommes et des femmes dansent, d’autres profitent du spectacle debout devant la maison ; des femmes restent assises et frappent le rythme, tantôt très doux, puis tout à coup vif et saccadé. Les habits sont colorés, choisis avec soin, le tout sur une terrasse perchée au milieu d’un cadre parsemé de collines rustres et sublimes.

L’heure tourne, Shangham arrivera bientôt pour venir nous chercher. Je descends avant Debbie et Jay pour saluer mon amie Bindu. J’arrive chez elle, nous disposons au plus de dix minutes. Manushi est sur le lit, sa petite sœur Minutsi est sur le tapis au sol, Bindu se tient près d’elle. Notre échange est douloureux. Je souhaite de tout cœur qu’il ne s’agisse pas d’adieux, même si quelques années défileront peut-être avant de se revoir. Le reste du moment nous appartient.

Le départ

Shangham est sur la place quand je sors. Nous tombons dans les bras l’un de l’autre ; je pleure à chaudes larmes. Je lui explique que c’est trop difficile. C’est mon « baby boy », je suis sa « maman de France ». Nous chargeons les bagages, Jay est là. Bindu, Debbie, Pompa et la maman de Rama sont présentes également. Nous nous enlaçons une dernière fois, avec un sourire de façade. Le 4×4 démarre : je quitte Thatibhanjyang et mes amies.

Nous arrivons vingt minutes plus tard à Chapakot, où nous déposons l’un des officiels de la commune, qui a été élève à Thatibhanjyang. Après moult tergiversations, nous acceptons de prendre un thé quelques instants chez lui, bien qu’il soit déjà tard. Il nous remercie de nouveau avec beaucoup de sincérité pour tout ce qui a été fait à l’école, en soulignant l’importance et l’impact pour le village. L’accès à l’eau dans les différents bâtiments et les toilettes, en plus de la rénovation, vont totalement changer le quotidien des élèves, des professeurs et de Rama. Cela va considérablement améliorer la vie de l’école. Jay me précisera plus tard que c’est un homme bon, « un bon socialiste ».

Nous arrivons tardivement à Dadran, chez Dembaya. Je dîne seule d’un Dal Bhat ; Dembaya et son fils dînent après moi. J’entends de la musique en bas : Dembaya a convié les femmes de la coopérative et les étudiantes en agronomie pour danser et fêter mon départ. J’étais ravie de revoir Maëlle, Mathilde, Laurine et Léonie, ainsi que Fabienne de la mission médicale. Nous dansons jusqu’à 22h, puis direction le lit.

2 thoughts on “Les larmes et les couleurs de Thatibhanjyang”

  1. que d emotion pour ton depart c est un voyage que tu n oubliras jamais maintenant retour sa va te faire tout drole tous se confort , rentre bien , gros bisous NANOU

  2. Ma chere amie, quel bonheur de te lire chaque jour, de suivre ton voyage . Merci pour ce temps partagé avec nous. J’ai hàte de te retrouver, de revivre ton voyage avec toi dans un cinéma . 👏👏👏. Courage pour ton retour ma belle Népalaise🌺. Je t’envoie plein d’amour de France. Là aussi on t’aime.

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