6h45 difficile, la nuit avait bien commencé jusqu’au concert des Kukur (les chiens) à 4h du matin. Thé de Pompa, Chapati légumes de Rama, encore un thé et c’est parti ! Kam ma Jam, ou presque : pas de peinture pour commencer l’escalier. Jay et deux jeunes du village peignent la façade du bâtiment côté village, ça va être superbe !

Finalement, Basanta et moi fixons les poignées aux poubelles. Nous déménageons les bonbonnes dans la salle des professeurs car aujourd’hui, c’est le grand jour pour la cuisine de Rama : la peinture arrive !! La nouvelle installation électrique avait déjà été mise en place il y a 3 jours ; plus de fil qui pendouille et un éclairage digne de ce nom : Rama verra clair au fond de la marmite !

Le drame de la cuisine

J’aide ensuite Rama à sortir le contenu de la cuisine, un joyeux bazar : d’abord les bancs, des cartons contenant des choses inutiles, des morceaux d’isolants de sol de la maternelle, et puis un monstrueux carton du fond duquel s’échappe du polystyrène. Je n’ai aucune confiance quant à sa solidité, il a l’air très lourd ; nous décidons d’une technique acrobatique pour le tirer puis le sortir.

Et là, c’est le drame, la situation ultime, celle que je pensais ne jamais vivre. D’ailleurs, l’intensité étant extrême, mes neurones ont eu du mal à comprendre la situation, je suis passée en mode survie : Rama me dit quelque chose dans une grande précipitation, je comprends qu’il y a un problème, un rat jaillit de nulle part, saute du carton, passe sur ma chaussure et s’enfuit de l’autre côté de la cuisine. Comprenez bien : il y a eu contact physique. Pour moi, c’est le point de non-retour ; je pense que jamais de ma vie entière je n’avais vu un rat vivant d’aussi près, il s’agit du deuxième contact physique sur ma chaussure de ma vie.

Bien sûr j’ai crié, nous sommes à 10 sur l’échelle de Richter de l’insupportable. J’ai sauté sur un banc, pris Rama dans mes bras ; elle était coincée entre la stupéfaction, le rire et l’action de sauvetage. Jay est arrivé, il m’a dit de sortir. Ça m’a pris 30 secondes avant de pouvoir sauter du banc et courir dans la cour. Je lui ai expliqué que nous n’avions pas vu le rat sortir et tant que nous ne serions pas certains de cela, il m’était impossible d’y retourner. J’ai donc repris mon souffle sur les marches à l’autre bout de la cour. Quelques palabres avec des élèves, Shanker et Yubraz qui sont arrivés entre-temps.

Puis grande annonce : Rama a tué la bête à coups de bâton. Elle le tenait au travers d’un sac par la queue, elle brandissait le trophée. Je l’ai applaudie, félicitée, remerciée, mais j’ai aussi demandé si quelqu’un pouvait le jeter quelque part car il était au milieu des meubles devant le bâtiment, pas très confortable pour circuler autour. L’un de ses fils s’en est gentiment occupé. L’histoire a fait le tour de l’école, de l’équipe Neem et des professeurs ; quelques rires de-ci de-là que je prends avec humour. J’ai un peu honte, mais ça ne me dérange pas que l’on se moque de moi à ce sujet, surtout de la façon dont ils le font. Cet épisode terminé, j’aide Rama à sortir le reste, excepté les deux étagères beaucoup trop imposantes ; cette tâche est prise en charge par Shanker et Yubraz.

Douceur et discipline à l’école

J’avais préparé pour Binod une crème au baume du tigre, car il souffre du dos, avec une petite note explicative. Ça ne guérira pas mais ça pourra toujours le soulager un peu. Je lui remets le tube et le papier. Il est surpris, mais content (on verra demain s’il a expérimenté !).

Je passe ensuite un moment dans la maternelle qui accueille aussi la classe de Debbie, 4 élèves. Sans aucune agressivité, mais parce que c’est son ton, elle leur fait réciter les leçons, réviser avec un volume sonore qui justifierait certainement un renvoi, en tout cas un avertissement en France ! Mais tout a l’air normal puisque les deux institutrices de maternelle/CP continuent comme si de rien n’était.

Après une dizaine de minutes, les enfants travaillent sur leurs activités. Je suis alors les institutrices décidées à faire le ménage par le vide sur une grande partie des sacs et cartons qui ont été sortis de la cuisine. Tout ce qui est jeté sera brûlé dans un grand bidon de métal, et même à côté. Elles sont un peu expéditives sur le tri ; je sauve de justesse un jeu de construction en bois qui n’est pas de première jeunesse certes, mais avec lequel Arus aime jouer. Elle m’accorde cette faveur ; elles s’amusent constamment de ce lien qui existe entre Arus et moi. Il aime à venir sur mes genoux, faire des câlins, il me fait également des bisous — fait assez rare paraît-il — nous jouons ensemble et lorsque sa construction de bois s’effondre il dit « Badaboum » comme je lui ai appris.

Gestion des déchets et coups de pinceau

Je pars faire une pause dans la maison de Pompa (j’utilise uniquement les toilettes de la maison, car j’y ai mon papier, gestion spécifique). Heureusement, car sans crier gare, la professeur d’anglais accompagnée de nombreux élèves est en train de ramasser les déchets plastiques en face de l’école, sur la place du village, le long de la route. Une fois les poubelles installées dans les classes, la cour et le village, j’espère que l’espace restera propre et que cette première initiation à la gestion des déchets ancrera la démarche. Nous faisons une séance photo avec les élèves ; quelques filles ne souhaitent pas participer, les autres attendent leur tour avec impatience !

Au menu du midi : Dahl Bat.

Cet après-midi, après avoir fait plusieurs propositions à Jay, qui me dit de me reposer, devant mon insistance pour travailler, il m’envoie tout de même avec un jeune du village pour finir l’escalier. Ce dernier me remercie, il préfère le faire seul. Peinture rouge dans la cuisine de Rama, puis je me lance dans la peinture noire : contours de fenêtres et grille. Je n’aurai pas assez de produit pour finir, il restera une fenêtre et demie. Ils termineront en même temps que le bâtiment supérieur dans deux semaines.

L’artiste a quasiment terminé les dessins pédagogiques ; les soudeurs ont installé le grillage neuf au-dessus des murs (pour éviter les intrusions dans la cour de l’école en dehors des heures d’ouverture, des fenêtres avaient été cassées par des personnes alcoolisées par le passé, c’est un moyen de lutter contre le vandalisme).

Dans l’après-midi, en plus de la peinture éclatante de la cuisine, un autre événement vient changer le quotidien de Rama : le robinet près de la cuisine est fonctionnel et rattaché au réservoir : Wahou collectif ! Elle a également découvert un nouvel outil exceptionnel qu’elle ne connaît pas dans le matériel qui a été apporté : un aspirateur (du genre aspirateur de garage très puissant). Il servira pour la moquette de la maternelle ; je lui ai vanté l’efficacité, la facilité et le confort qu’elle allait gagner. Ça va lui changer du ménage avec le Amriso ! (petit balai de plantes).

Derniers instants et hospitalité

Les professeurs ont préparé vers 13h30-14h des frites (pommes de terre coupées, roulées dans de la farine de maïs et du massala). J’ai dû goûter, c’était délicieux, mais je ne voulais pas en manger davantage, j’avais déjà mangé un Dahl Bat !

Après une pause de fin de journée avec les professeurs, je rentre avec Debbie, qui passera la soirée et la nuit ici pour mon dernier soir.

Nous descendons dans le jardin ; elle désherbe pour planter deux pieds de courgettes qu’elle entoure de branchages plantés à la verticale pour les protéger des chèvres et des poules. Puis elle retourne la terre sur un petit espace avec une pioche venue d’un autre temps. Elle y plante des bringelles, après avoir amendé la terre avec du mol.

Je passe un moment à discuter avec Bindu sur un banc devant une boutique. Je donne à Minusai le bracelet que j’ai réparé et lui noue au poignet, elle semble ravie.

Je rejoins ensuite Debbie qui est entrée dans la boutique de Pompa, sa belle-mère. Je fais une razzia de bonbons et snacks bizarres pour rapporter à Julien et les enfants. Elle complète en m’offrant des snacks supplémentaires qui ont l’air épicés.

Je sens quelque chose sur mon pied : toujours la même question mentale en une fraction de seconde : ce qui me touche est-il animal, végétal, vivant ? Ce sont des poussins ! Dans la boutique, normal, elle en vend…

Nous rentrons, c’est-à-dire que nous traversons la place et nous sommes arrivées 15 mètres plus loin.

Debbie m’entraîne dans la cuisine en bas, me fait découvrir des aliments : gundru (fanes séchées de radis, les très longs), du Mãosora (mélange séché de plantes et de lentilles), du curcuma de sa production, des graines de fenugrec, et autres.

Elle cuisine avec énergie, dextérité et l’envie de me faire découvrir des saveurs inconnues. Un ami s’est aussi chargé d’une partie du menu sur le feu de bois de la terrasse : poisson frit et sauté de porc à la façon népalaise. Debbie avait demandé à son mari de nous rapporter des momos car je lui avais dit que j’aimais ça (je me suis bien sûr sentie gênée). J’ai préparé les crudités, sans sauce (c’est bien la seule chose qui ne soit pas grasse).

Nous passons alors à table, son ami, un voisin, Jay et moi (Debbie et sa belle-mère mangeront après tout le monde). Pour le poisson, j’ai préalablement précisé à Debbie que je ne mangeais pas la tête ; les morceaux sont déjà coupés et j’ai vu au moins quatre têtes. En ce qui concerne le porc, il est déjà coupé en petits morceaux. Ça a l’air délicieux, sauf que les morceaux de porc ont pour certains un morceau de gras qui représente plus de la moitié. C’est dans mon assiette, je ne peux pas me dérober. Chez moi, je ne peux absolument pas manger le gras de viande ; à Thatibhanjyang, ce serait offensant de le laisser sur le bord de l’assiette.

Armée de patience, de concentration, de bonne volonté et de capacité à faire abstraction du réel, je finis ces quelques morceaux de porc. Je mange quelques rondelles de concombre pour célébrer cette victoire quand tout à coup, je me décompose intérieurement : Debbie me ressert deux morceaux de porc, dont un avec une généreuse part de gras. J’ai dû manger sept momos, vraiment, je n’en peux plus.

Jay demande à Pompa si elle veut bien me préparer un Ci’ha (thé), je lui précise : le bon thé de Pompa avec clou de girofle et cardamome pilés. Rideau pour moi, j’ai tout donné.

Demain c’est le dernier jour à Thatibhanjyang, j’ai fait en sorte de ne pas y penser jusqu’à maintenant.

Ce sera difficile, c’est certain.

One thought on “Peinture, émotions et « invité surprise »”

  1. coucou Nadège,
    dis donc que d’aventures ! tu nous a fait vivre de vrais épisodes de « Rencontres en terre inconnue ». si j’ai bien tout suivi, tu vas rentrer avec un tas de recettes à refaire, un diplôme d’épandeuse, de peintre, de cuisinière, de nounou et SURTOUT avec dans la tête mille souvenirs, de rires, de moments privilégiés d’échanges et la satisfaction d’avoir participé à améliorer la vie de ce village qui t’a définitivement adoptée. Tu y laisseras ton empreinte, c’est sûr. En tout cas, l’école a une fière allure.
    Vu la cérémonie d’arrivée, je pense que celle de départ va être intense !! Profite de chaque minute. Au plaisir de te revoir. bisous

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